Harcèlement sexuel au Japon : «C’était mon supérieur et je devais obéir»

Elles ne donneront pas leur nom et n’apparaîtront pas en photo. La honte, la timidité, le «dégoût» de soi et la peur de perdre leur emploi sont toujours vifs. Il leur a donc fallu «beaucoup d’énergie pour trouver la force de parler», de nommer les choses et de préciser les gestes. Avant de porter plainte et d’entreprendre une action en justice, qui aura peut-être une issue ce mardi lors d’une nouvelle audience au tribunal de Kobe.

A.T. et Y.T. ont toutes les deux 24 ans et leur histoire illustre comment le harcèlement sexuel peut être, au Japon également, une réalité aussi triviale que répandue dans le monde du travail. En mars, un rapport du gouvernement révélait qu’un tiers des employées étaient harcelées sexuellement. Sur les 1 700 femmes qui ont accepté de répondre à l’enquête, 40 % citaient des cas d’attouchements non désirés. Et 63 % ont choisi de ne rien dire.

Alcool et jeux douteux
A.T. et Y.T. ont fini par parler. En 2014, elles travaillaient pour Marry Marble, une petite société spécialisée dans les cérémonies de mariage. Photos, vidéos, musique… l’entreprise emploie une centaine de personnes et c’est l’une des filiales de Novarese, un groupe créé en 2000 pour l’organisation d’événements, de banquets et de services à la personne. Y.T. était embauchée depuis un an quand son patron lui a proposé un stage de formation de deux journées dans un hôtel de Kyoto. C’était le 12 juin 2014. Ce jour-là, ils ont quitté Osaka en voiture. «Dès le début, sur la route, mon patron m’a forcée à boire du chuhai [une boisson gazeuse à base d’alcool de riz distillé, ndlr]. Puis en arrivant à l’hôtel, il nous a servi du champagne. Il n’y avait pas de repas organisé, nous avons bu beaucoup d’alcool», se souvient la jeune femme encore bouleversée par ce qui s’est passé.

Pour connaître les faits avec plus de précision, il faut s’adresser à Keiichi Idekubo, du syndicat Nakama qui accompagne les deux jeunes femmes dans leur action en justice. «Un jeu s’est mis en place avec des cartes que les participants devaient aspirer et se passer de lèvres en lèvres. Evidemment, quand la carte tombe, ça finit en baiser. Là, c’est encore mignon.» En fait de stage, c’est un piège dans la suite d’un hôtel que le patron de Marry Marble et un cadre de Novarese ont concocté pour les jeunes femmes.

Un «jeu» qui pourrait s’apparenter à une agression sexuelle. Elles doivent se déshabiller. «J’étais complètement ivre, raconte Y.T., le regard sombre, vêtue d’une veste noire et d’un chemisier blanc. Nous sommes allés dans la chambre avec futon, nous avons dû danser. Il m’a embrassée, m’a caressée avec des attouchements au vagin. Il y avait une troisième femme qui est vite partie. On ne l’a pas revue avant le lendemain matin.» Plus réservée que sa collègue, A.T. a également subi les assauts de son supérieur : «Il m’a caressée dans la pièce à futon puis il s’est livré à des attouchements partout. J’ai pleuré. Il a arrêté, s’est excusé et m’a dit qu’il s’était laissé emporter.» A en croire le syndicaliste Keiichi Idekubo, le cadre de Novarese aurait demandé à son compère de Marry Marble de «se calmer. Lui n’a fait que s’allonger à côté des filles en leur caressant les cheveux».

A.T. était embauchée depuis trois mois quand cette histoire a eu lieu. «Je n’avais pas la force de résister.» Les deux jeunes femmes s’endorment quelques heures, puis elles sont tirées de leur sommeil par les deux cadres. Le lendemain, elles doivent à nouveau danser, jouer aux cartes et boire. «Je me sentais obligée de participer car c’était mon supérieur et je devais obéir, regrette Y.T. de son côté. Il dansait avec nous, avec ma jupe sur la tête.»

Marry Marble s’est fait une réputation de société qui organise beaucoup de soirées et d’événements. «Les employés, dont la majorité a moins de 30 ans, sont chargés de mettre de l’ambiance lors de ces moments festifs, de participer, de s’impliquer dans un travail d’équipe, explique Keiichi Idekubo. Ces deux femmes venaient d’arriver dans l’entreprise et étaient réellement sous la coupe du patron. C’est difficile de se rebeller et de dire non à son supérieur qui exerce une forte autorité.»

Contacté à deux reprises par Libération, Marry Marble n’a pas donné suite à notre demande d’interview. Les deux jeunes femmes ont réalisé la «gravité du comportement» dans les heures qui ont suivi. «Mais à qui on devait s’adresser ? Et pour dire quoi exactement ?» se rappelle Y.T., encore étonnée d’avoir franchi le pas. Elles ont été «soutenues moralement» par quelques collègues prudents et des mères démunies. Les pères n’ont quasiment pas été informés. «Je préfère, il n’aurait pas compris et se serait énervé», explique A.T. Comble de l’humiliation, les deux jeunes femmes ont d’abord été poursuivies par Marry Marble pour diffamation. Elles avaient eu le tort d’alerter sur les pratiques de l’entreprise en tractant des prospectus. C’est à partir de ce moment qu’elles ont porté plainte avec l’aide du syndicat Nakama. Elles réclament 10 millions de yens de réparations (plus de 81 500 euros) et des excuses du patron.

«Ce genre de cas de harcèlement sexuel ne diminue pas au Japon, malgré des lois et des lignes téléphoniques spéciales créées dans les entreprises», explique Keiichi Idekubo. Car en 1985, Tokyo a ratifié la convention de l’ONU sur l’élimination de toutes les formes de discrimination contre les femmes et a voté la loi sur l’égalité des chances en matière d’emploi. «Les employeurs sont tenus de protéger leurs employés», indique Louis Carlet du syndicat Tozen. Quatre ans plus tard, le seku-hara (pour sekushuaru-harasumento, la version «japonisée» du terme «harcèlement sexuel») faisait son entrée dans le vocabulaire nippon. Avec l’adoption de l’acte sur l’égalité des chances en 1999 (amélioré en 2007 pour inclure les victimes hommes) et la création du Bureau pour l’égalité entre les sexes, l’archipel a sérieusement renforcé son arsenal législatif, à la fois pour lutter contre le harcèlement et afin d’encourager les femmes à revenir sur le marché de l’emploi.

Elles sont 60 % à abandonner leur carrière après la naissance de leur premier enfant. Et les trois quarts des femmes en activité travaillent à temps partiel ou avec des contrats précaires. «Toutes ces lois, qui sont souvent mal appliquées, n’élimineront pas le harcèlement sexuel, analyse Hifumi Okunuki, professeure de droit social à l’Université des femmes de Sagami. C’est une question de culture dont il faut se débarrasser. Il y a encore beaucoup d’idées préconçues sur le rôle des femmes et des hommes dans cette société.»

Humiliation devant une assemblée
Malgré les projets du Premier ministre, Shinzo Abe, de faire du Japon un «pays où les femmes brillent», la classe politique, et le monde des entreprises dans une moindre mesure, restent des temples pour un machisme ambiant et un patriarcat tenace. Bon dernier des pays développés, le Japon figure à la 101e position (sur 145) dans le classement du Forum économique mondial en matière de disparités entre les sexes. Le Parlement japonais compte 83 femmes sur 717 élus (contre 238 pour 925 parlementaires en France). Les femmes occupent environ 10 % des postes à haute responsabilité dans les entreprises du pays. Ces trois dernières années, plusieurs scandales de harcèlement ont mis en lumière l’état d’esprit d’un monde du travail encore traditionaliste et dopé à la testostérone. En juin 2014, Ayaka Shiomura, une élue de Tokyo, a été humiliée devant l’assemblée municipale alors qu’elle intervenait sur les mesures à prendre pour lutter contre la baisse du nombre des mariages et l’infertilité des femmes dans la capitale. Première saillie de mâle : «Tu fais partie de celles qui devraient se marier le plus vite possible.» Puis un autre élu éructe : «Tu n’es même pas capable d’avoir un enfant ?» Elue de l’opposition, Ayaka Shiomura a poursuivi, en larmes. Avant qu’un troisième larron ne hurle : «Eh, tu la mets en colère !» Alors, les rires gras fusent.

«Infection qui se propage»
Sayaka Osakabe, 37 ans, dont Libération avait fait le portrait l’année dernière (lire notre édition du 18 avril 2015), peut témoigner également de la réalité du harcèlement au travail. Employée par un grand groupe de service qui l’a humiliée et brimée, elle a fait deux fausses couches, avant de démissionner et de fonderMatahara Net pour lutter contre le harcèlement maternel dont sont victimes jeunes mères et femmes enceintes. Elle dénonce «l’infection qui se propage aux autres collègues et à l’ensemble de l’entreprise». Récompensée par le Département d’Etat américain du prix international des femmes de courage, elle a aidé à lever le voile sur l’envers de la réussite nippone.

«Il y a de plus en plus de cas qui débouchent sur des actions en justice et une plus grande attention des réseaux sociaux, reprend Louis Carlet de Tozen. Mais beaucoup d’affaires restent tues car les conséquences peuvent être désastreuses et l’exclusion réelle si l’on s’expose trop.» Y.T. s’est séparée de son ami qui «n’avait plus la patience d’attendre qu’elle aille mieux». A.T. a gardé le sien. Mais, encore secouées, toutes deux peinent à retrouver un travail pérenne et confiance en elles. En attendant une décision de justice, elles sont condamnées à la précarité.


Arnaud Vaulerin Envoyé spécial à Kobe (Japon)

shares